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17/08/2010

Souvenirs d'enfance - j'ai failli mourir le jour de mes onze ans

 

30 janvier 1962, 19h30. Ce jour-là je fête mon onzième anniversaire. Enfin je "fête", pas tant que ça, car ce jour, que je redoutais depuis des semaines, a bien failli être mon dernier.

 

30 janvier 62, 17h20. Piscine Pontoise (Paris Vème).
Je viens d'être poussé à l'eau par le maître-nageur du lycée, Mr Lozac'h. Je ne sais pas nager. Et cela fait déjà 10 secondes que je ne suis pas remonté...

 

 

* * * * * *

 

 

Flash-back.
Je suis au lycée Montaigne de Paris, en classe de 6ème. Tous les mardis, c'est piscine obligatoire après les cours.
Quand on nous avait annoncé ça, à la rentrée de septembre, ma foi, j'étais plutôt ravi. Je ne savais pas ce qu'était une piscine, mais en revanche, j'adorais l'eau. Le moindre bassin me voyait, à la belle saison, plonger dedans, même si la température n'était pas des plus indiquées. Non, sincèrement, j'étais plutôt ravi de cet "intermède", après 6 heures de cours.

 

Mais j'ai assez vite déchanté quand j'ai vu ce qu'était une piscine en général, et la piscine Pontoise en particulier. Une odeur de javel à vous flanquer la nausée... Et le boucan ! Des "splatch", démultipliés par l'acoustique. Des cris aussi, beaucoup de cris.

 

Cependant au départ, je les trouvais bien ces cours. Nous étions flanqués de trois flotteurs autour de la taille, et nous disposions d'une tablette de liège qui faisaient office de gouvernail.
Oui, je trouvais ça sympa, de sauter dans le "petit bain" (0m85) et de remonter illico, de pouvoir "jouer au bateau" sans le moindre risque...

 

Mais M. Lozac'h, un prof de gym bombardé maître-nageur pour la circonstance, s'était fixé un planning. C'est à dire qu'à la fin de l'année, tous les élèves devaient savoir nager la brasse.
Et en janvier tous les élèves devaient donc déjà pouvoir se débrouiller sans les précieux auxiliaires qu'étaient les flotteurs et la planche. C'était pour lui un minimum.


Octobre : 2 flotteurs + la planche
Novembre : un flotteur + la planche
Décembre : Juste la planche
Janvier : sans filet.

Tel était le programme prévu.



Mais peu à peu, avec quelques camarades tout aussi chétifs que moi, je me laissai distancer.
Certes, je gravissais tous les "échelons" prévus, mais à ma cadence. Pas à celle du prof.
La première ceinture de flotteurs de moins, ce ne fut pour moi qu'en novembre, et c'est mi-janvier que, triomphalement, j'arrivai à faire une longueur - disons une largeur - avec une seule ceinture et la fameuse planche.

 

Très logiquement, si bien évidemment je n'entrais pas dans le planning de M. Lozac'h, je pense que j'aurais pu arriver à flotter tout seul avant les vacances de Pâques. Et qui sait, savoir nager avant l'été, c'était possible...

 

Je me souviens de cette piscine. Surtout de ces panneaux peints en rouge :

 

PETIT BAIN. PROFONDEUR 0m85.

 

MOYEN BAIN. PRONDEUR 1m70.

 

GRAND BAIN. PROFONDEUR 2m85.

 

Ce grand bain était synonyme de gouffre pour nous tous, et il n'était pas question de longer la piscine à cet endroit. 2m85, ça représente mine de rien plus d'un étage.

 

Donc, à mon rythme, je progressais. Je n'étais pas le seul "traînard", mais M. Lozac'h n'appréciait pas trop la bande de bras cassés que nous formions.
Et le mardi 9 janvier, juste après la rentrée, il annonça la couleur :


"dans trois semaines, tout le monde sautera du grand bain. Sans planche ni flotteurs".

Je suis alors resté là, hébété, et j'ai eu le temps de voir que mon cher professeur avait un air jouissif en disant cela.

Et à partir de là, je paniquai. Je rêvais de piscine, je ne mangeai plus rien, et mes parents commencèrent à s'inquiéter.


"Tu as quelque chose qui te tracasse, mon poulet ? " me demanda ma mère.
"non, rien..."

On a sa fierté, même à onze ans.

 

Le mardi 23, Lozac'h nous aligna devant le "moyen bain" - 1m70, nous n'avions pas pied - munis de la seule planche.
Et chacun de devoir sauter...

 

J'ignore ce que ça fait de passer devant un peloton d'éxécution, et de voir la mort peu à peu se rapprocher avec les camarades abattus, mais j'avoue que je n'en menais pas large en voyant le nombre de camarades à ma gauche diminuer de plus en plus.

 

Puis ce fut mon tour.
Crânement, je plongeai de moi-même, en ne pensant qu'à une chose : surtout ne pas lâcher la planche. La planche de salut, je comprends mieux l'expression.

 

D'habitude, je remontais assez vite, au bout de 3-4 secondes. Mais là c'était une autre affaire. Plus de bouée, juste ce truc en liège pour me permettre de remonter.
Après avoir bu une sacrée tasse, tant bien que mal j'arrivai à la surface. Complètement cramoisi, toussant, expectorant, crachant mes poumons.

 

Lozac'h me regardait, et d'un air que je n'oublierai jamais me lança : "Monsieur c..., vous êtes mal parti pour la semaine prochaine, quand vous n'aurez plus de planche..."
Et moi de fondre en larmes, de lui dire "non... s'il vous plaît... je ne pourrai pas...
- Si, vous pourrez.."


Ce vouvoiement - typique de l'Education Nationale des années 10 à 60  - rendaient ces paroles encore plus effrayantes.

 

Ma mère m'attendait à la sortie. Tout de suite elle remarqua que quelque chose s'était passé. Je lui racontai tout, d'une traite.
"on va te faire dispenser, c'est vraiment une bande de sauvages..."

Chose incroyable, mon père, le Marin avec un grand M, fut d'accord avec ma mère et envoya le mot de dispense.
Tout était bien qui finissait bien, aurions-nous pu dire tous les trois.

 

Mais non. Le lundi matin, une lettre du lycée, stipulant que seul un certificat médical pouvait me faire dispenser de piscine.
Trop tard, donc...

 

Pendant 24 heures j'en fus malade, à l'idée de me retrouver à sauter dans le grand bain.
"Mais voyons mon poulet, ton prof a bien vu que tu n'y arriverais pas, il ne te fera pas sauter...il ne veut pas ta mort, tout de même...
- il me l'a dit maman.

" Mais non, rassure-toi, tout va bien se passer".


Ces paroles apaisantes ne réussirent pas à faire taire ma terreur. La nuit je ne dormis pas bien entendu, et chaque heure de cours marquait le compte à rebours :
Noyade dans 7 heures, noyade dans 5 heures, noyade dans 2 heures...

 

Je le revois encore ce trajet. Jardin du Luxembourg, Gare du Luxembourg, Rue Soufflot, le Panthéon, La rue de la Montagne Ste Geneviève, le boulevard St Germain.
Un itinéraire de touriste, jonchés de belles merveilles, que moi je ne regardais pas. Je regardais par terre, persuadé de vivre mes tout derniers instants.
Et c'est en tremblant que j'entrai dans la cathédrale javellisée.


Lozac'h était un sadique
.
Car pendant les trois premiers quarts d'heure, il fit comme si rien n'était prévu, il faisait ses cours avec les "as" et laissait se débrouiller comme il pouvait notre petit club des "une bouée une planche".

 

Puis ce fut le coup de sifflet.

"Tout le monde devant le grand bain. Posez vos planches et enlevez vos bouées"

On m'aurait dit sur le moment que 48 ans après je garderais intacts ces souvenirs, je l'aurais pas cru...

 

On est à présent tous alignés devant le Grand Bain.


PROFONDEUR 2m85.


Et à chaque coup de sifflet, un mec sautait. Et remontait, triomphant.

 

"A vous".
Lozac'h me regarde.
"Non, je ne veux pas, je ne sais pas nager..."
Je pense même avoir prononcé "pitié".


Mais de pitié il n'en avait pas, et d'une bonne claque il m'envoya dans l'eau profonde.

Et là je coule à pic. C'est le seul souvenir que j'ai, avant de m'évanouir.

 

Quand je reviendrai à moi, je les verrai tous accroupis.
"Il respire", sera la première phrase que j'entendrai.

 

Bien entendu , il ne fut pas question d'appeler les pompiers ou quelque chose de ce genre. Pas de vagues. Surtout dans une piscine.
Bien entendu , Lozac'h était déjà parti...
Bien entendu, on dissuada mes parents de porter plainte contre le lycée, "pour mon propre intérêt".

 

* * * *

 

Depuis, j'ai la phobie de l'eau. Avec de très graves séquelles, inimaginables, pas racontables.
Phobie que je n''arriverai à atténuer que... 42 ans plus tard. Grâce à une déception amoureuse ! Oh, petite, mais quand même…
Quand en juin 2004, quand j'achèterai une piscine gonflable à Biarritz.

 

Mais la Cicatrice est toujours là, et à chaque fois que je souffle mes bougies, je pense à ce jour de 1962 qui a vraiment failli être pour moi le dernier.

 

M. Lozac’h, j’espère que vous êtes toujours en vie, et que quelqu’un vous indiquera ce billet. Que vous compreniez que, voici presque un demi-siècle, vous vous êtes rendu coupable - et je pèse mes mots - de tentative de meurtre.

18:10 Publié dans moi | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : piscine, noyade